CATASTROPHE: crise violente au cours de laquelle le sujet, éprouvant la situation amoureuse comme une impasse définitive, un piège dont il ne pourra jamais sortir, se voit voué à une destruction totale de lui même.
1. Deux régimes de désespoir: le désespoir doux, la résignation active ("je vous aime comme il faut aimer, dans le désespoir"), et le désespoir violent: un jour, à la suite de je ne sais quel incident, je m'enferme dans ma chambre et j'éclate en sanglots: je suis emporté par une vague puissante, asphyxié de douleur; tout mon corps se raidit et se révulse: je vois, dans un éclair coupant et froid, la destruction à laquelle je suis condamné. Aucun rapport avec la déprime insidieuse et somme toute civilisée des amours difficiles; aucun rapport avec le transissement du sujet abandonné: je ne flippe pas, même dur. C'est net comme catastrophe: " je suis un type foutu!"
(cause? Jamais solennelle - nullement par déclaration de rupture; cela sans prévenir, soit par l'effet d'un image insupportable, soit par brusque rejet sexuel: l'infantile - se voit abandonné de la Mère - passe brutalement au génital.)
2. La catstrophe amoureuse est peut être proche de ce qu'on a appelé, dans le champ psychotique, une situation extrême, qui est "une situation vécue par le sujet comme devant irrémédiablement le détruire"; l'image en est tirée de ce qui s'est passé à Dachau. N'est il pas indécent de comparer la situation d'un sujet en mal d'amour à celle d'un concentrationnaire de Dachau? L'une des injures les plus inimaginables de l'Histoire peut elle se retrouver dans un incident futile, enfantin, sophistiqué, obscur, advenu à un sujet confortable, qui est seulement la proie de son Imaginaire?
Ces deux situations ont néanmoins ceci de commun: elles sont, à le lettre, paniques: ce sont des situations sans reste, sans retour: je me suis projeté dans l'autre avec une telle force que, lorsqu'il me manque, je ne puis me rattraper, me récupérer: je suis perdu à jamais.
Fragments d'un discours amoureux, Roland Barthes